Avant de rédiger un registre, nommer un DPO ou rédiger une notice d'information, toute MSP doit répondre à une question préalable : qui, au sens du RGPD, est responsable de quoi ? La réponse n'est pas univoque — et la trouver est souvent l'étape la plus longue d'une mise en conformité.
La MSP n'est pas une personne morale : c'est la SISA
La dénomination "Maison de Santé Pluriprofessionnelle" désigne un projet collectif, une organisation de soins — pas une personne morale. La MSP n'a pas d'existence juridique propre : elle ne peut pas signer de contrat, recevoir des financements ni être titulaire de droits ou d'obligations.
C'est la SISA (Société Interprofessionnelle de Soins Ambulatoires) qui constitue la structure juridique porteuse. La SISA est la personne morale qui contracte avec l'ARS, emploie d'éventuels salariés et — au sens du RGPD — est responsable de traitement pour tous les traitements collectifs qu'elle pilote.
Dans la pratique, de nombreuses MSP signent des contrats de logiciels ou rédigent des notices d'information au nom de "la MSP" — sans que personne n'ait vérifié que la SISA était bien le signataire légal. C'est déjà, en soi, une première source de confusion dans la cartographie des responsabilités.
Quand on parle de "la MSP" dans le contexte RGPD, on parle en réalité de la SISA. C'est elle qui tient le registre des traitements communs, qui informe les patients sur les traitements collectifs et qui, le cas échéant, désigne le DPO de la structure.
Cartographier la MSP au sens large : le travail le plus difficile
La première — et souvent la plus chronophage — des étapes consiste à comprendre ce que la MSP est vraiment dans sa globalité. Derrière la dénomination commune, un assemblage de structures juridiques distinctes coexiste. Chacune a son propre périmètre légal, ses propres obligations et sa propre relation aux données.
| Structure | Rôle RGPD | Ce qu'elle traite |
|---|---|---|
| SISA | Responsable de traitement | Traitements collectifs : DPI partagé, coordination, protocoles pluriprofessionnels, outils communs, gestion administrative |
| SIREN individuel / SELARL de chaque professionnel | Responsable de traitement | Propre activité de soins : dossiers patients individuels, actes, prescriptions — indépendamment de la SISA |
| SCM (Société Civile de Moyens) | RT pour ses propres données | Données de gestion : RH, comptabilité, secrétariat. Ne traite pas de données de santé des patients sauf si elle gère un accueil commun avec accès aux dossiers |
| SCI | Hors champ santé | Données immobilières et financières uniquement |
La SELARL mérite une attention particulière : lorsqu'un médecin exerce via une société, c'est la SELARL qui est responsable de traitement pour ses actes de soins — et non le médecin personne physique. Ce point change qui tient le registre, qui notifie les violations et qui signe les documents RGPD.
Cette cartographie prend du temps. Il faut collecter les statuts de chaque structure, identifier les conventions existantes, relever qui est membre de la SISA et à quel titre. C'est rarement documenté de manière centralisée — et les professionnels eux-mêmes ne distinguent plus toujours ce qui relève de la SISA de ce qui relève de leur exercice individuel.
Comprendre qui fait quoi — et surtout, qui paie quoi
Une fois les structures identifiées, la deuxième étape consiste à analyser les flux opérationnels réels : qui prend les décisions au quotidien ? Qui accède à quelles données ? Et surtout : qui a choisi et qui paye les logiciels utilisés ?
Cette dernière question est un indice fort pour identifier le responsable de traitement. L'article 4(7) du RGPD définit le RT comme celui qui détermine les finalités et les moyens d'un traitement. Or, celui qui choisit et finance un outil a, par définition, le pouvoir d'en décider l'usage — c'est lui qui fixe les finalités et les moyens.
Pour chaque logiciel, posez trois questions : Qui a signé le contrat ? Qui reçoit la facture ? Qui peut décider de changer d'outil ou d'en modifier les paramètres ? La structure qui répond "oui" aux trois est très probablement le responsable de traitement pour ce traitement.
En pratique, cet exercice révèle souvent des surprises : un logiciel de coordination souscrit par le médecin coordinateur à titre personnel alors qu'il est utilisé par toute la SISA, une messagerie sécurisée payée par la SCM alors que des données de patients y transitent... Ces situations créent des responsabilités implicites que personne n'avait anticipées.
Croiser avec les textes : CSP, droit des sociétés, statuts
La cartographie fonctionnelle doit ensuite être mise en regard de trois niveaux de textes, qui permettent de vérifier les limites légales de chaque structure et d'en déduire les responsabilités RGPD.
- Le Code de la santé publique définit quelles activités sont attribuées à quels acteurs et qui peut légalement accéder à quels types de données. Ces attributions délimitent les finalités que chaque structure peut légitimement revendiquer — et donc le périmètre dans lequel elle peut être RT.
- Le droit des sociétés fixe le périmètre d'objet social de la SISA, de la SCM, des SELARL. Une structure ne peut être RT que pour des traitements qui entrent dans son objet social. Une SISA dont les statuts excluent une certaine activité ne peut pas revendiquer la responsabilité de traitement pour les données qui s'y rapportent.
- Les statuts et conventions propres à chaque structure — conventions de mise à disposition de personnel, chartes d'utilisation des outils communs, conventions de groupement — peuvent clarifier ou, au contraire, révéler des zones d'imprécision dans la répartition des responsabilités.
Ce croisement révèle fréquemment des décalages entre pratique et droit : une décision de fait prise par la SISA qui juridiquement aurait dû revenir au professionnel, ou inversement. Ces décalages sont des zones de risque RGPD qu'il faut soit régulariser, soit documenter explicitement.
L'objet social de la SISA est parfois trop étroit pour couvrir tous les traitements que la MSP conduit en pratique. Il n'est pas rare de découvrir que des activités de coordination menées depuis des années dépassent les limites de ce que la SISA est statutairement autorisée à faire — ce qui crée une ambiguïté sur qui en est réellement le RT.
La pharmacie : tiers et membre à la fois
La pharmacie est une structure juridiquement distincte, avec ses propres obligations RGPD. Elle n'est pas membre de la SISA en tant que personne morale.
Cependant, il est fréquent que les pharmaciens soient membres de la SISA à titre individuel. Cette double appartenance crée une situation qui doit être analysée traitement par traitement :
- Pour les traitements de l'officine (dispensation, Dossier Pharmaceutique, pharmacovigilance...) : le responsable de traitement est la pharmacie — SARL, EURL ou exploitation individuelle selon sa forme juridique.
- Pour les traitements collectifs de la SISA dans lesquels le pharmacien est impliqué en tant que membre : la SISA reste RT, mais le pharmacien participe à des traitements dont il n'est pas l'unique maître.
Le pharmacien membre de la SISA doit distinguer dans quel "chapeau" il agit selon le traitement concerné. Cette dualité doit être documentée — à la fois dans le registre de la pharmacie et dans celui de la SISA — pour éviter toute zone grise en cas de contrôle.
La co-responsabilité : un risque de blocage de la mise en conformité
Lorsque deux ou plusieurs responsables de traitement déterminent conjointement les finalités et les moyens d'un traitement, ils sont co-responsables au sens de l'article 26 du RGPD. Un accord formalisé entre eux est alors obligatoire, précisant qui est responsable de quoi, quel co-responsable répond aux patients et comment les droits sont exercés.
Le DPI partagé est le cas typique : plusieurs professionnels de statuts différents alimentent le même outil, y accèdent et y prennent des décisions. Qui détermine les finalités ? Qui fixe les règles d'accès ? Si la réponse est "plusieurs acteurs ensemble", la co-responsabilité s'applique.
Le problème concret : dans une MSP réelle, appliquer l'article 26 avec rigueur génère des dizaines de relations de co-responsabilité. Entre la SISA et chaque professionnel membre, entre professionnels pour chaque protocole partagé, entre le pharmacien-membre et la SISA, entre la MSP et ses établissements partenaires... Chaque relation requiert, en théorie, un accord écrit distinct.
Le coût de formalisation de l'ensemble est incompatible avec la réalité opérationnelle d'une MSP. C'est précisément ce qui explique que si peu de structures disposent d'une conformité RGPD complète — non par négligence, mais parce que le droit appliqué à la lettre produit une charge impossible à absorber sans moyens dédiés.
L'accord entre co-responsables est quasiment toujours absent dans les MSP. Son absence ne supprime pas l'obligation. En cas de contrôle, la CNIL peut le réclamer et sanctionner son inexistence — c'est là que se concentre le risque juridique le plus tangible.
L'obligation HDS ajoute une couche supplémentaire. Tout tiers qui héberge des données de santé pour le compte d'une structure de santé doit être certifié HDS Art. L. 1111-8 CSP. Dans une MSP où plusieurs structures partagent des données via un DPI ou des outils communs, cela devrait, à la lettre, conduire la SISA à exiger la certification HDS de chaque hébergeur — voire à se certifier elle-même si elle héberge ou administre ces données. En pratique, cette exigence est quasi-inaccessible pour une structure ambulatoire de petite taille. La solution réaliste : s'assurer que les logiciels métiers utilisés sont eux-mêmes hébergés sur des infrastructures HDS certifiées, et le documenter — sans supposer que "logiciel santé" implique automatiquement "HDS".
Trouver un équilibre pragmatique : un schéma imparfait mais défendable
En l'absence de prise de position de la CNIL sur la répartition des responsabilités dans les MSP, et face à la complexité que nous venons de décrire, l'objectif n'est pas la conformité parfaite — inaccessible — mais un schéma cohérent, documenté et défendable.
Ce schéma doit trouver un équilibre entre trois impératifs qui peuvent se contraindre mutuellement :
- La continuité des activités de santé. La conformité ne peut pas paralyser la coordination des soins. Toute solution proposée doit permettre aux professionnels de continuer à exercer sans friction excessive — un schéma techniquement irréprochable mais inapplicable au quotidien n'a aucune valeur.
- Le respect des patients. Les patients ont le droit de savoir qui traite leurs données et d'exercer leurs droits. Un schéma trop fragmenté, qui disperserait les responsabilités au point que plus personne n'est clairement identifiable, va à l'encontre des droits fondamentaux que le RGPD est censé protéger.
- Les contraintes juridiques dans leur état actuel. Les obligations ne peuvent pas être ignorées — elles doivent être adressées, même partiellement, même imparfaitement, en documentant les choix faits et leur justification, dans l'attente d'une clarification des textes ou d'une prise de position de la CNIL.
Concrètement, cela se traduit par une approche par priorisation : formaliser d'abord les accords de co-responsabilité pour les traitements les plus critiques (DPI partagé, outils de coordination à large accès) ; accepter temporairement que certaines situations secondaires restent en zone grise, à condition de documenter le raisonnement qui justifie ce choix.
En l'absence de jurisprudence sur ce sujet, c'est la bonne foi et la démarche sérieuse qui comptent en cas de contrôle. Une MSP qui a conduit une analyse rigoureuse, même si elle n'est pas parvenue à la conformité totale, est dans une position bien plus solide que celle qui n'a rien documenté.
Les premiers pas concrets, avec les limites connues
Face à la complexité décrite, la tentation est l'inaction. C'est le pire choix. Une mise en conformité imparfaite mais documentée vaut toujours mieux qu'une absence totale de démarche. Voici les trois chantiers à ouvrir en priorité.
Information des patients
Informer, être transparent — même si c'est imparfait
Mettre en place une notice d'information pour les traitements collectifs de la SISA : affichage en salle d'attente, mention sur le site, formulaire d'accueil. Elle ne couvrira pas tous les flux des différentes structures — et c'est normal à ce stade. L'indiquer explicitement ("chaque professionnel vous informera de ses propres traitements") est plus honnête et plus défendable qu'une notice qui prétend tout couvrir et ne couvre rien.
Transferts hors UE
Supprimer tous les transferts hors UE non sécurisés
Gmail, Outlook.com, Yahoo — même une adresse de contact générale sera tôt ou tard utilisée pour traiter des données de santé : un patient envoie ses résultats d'analyse, signale un symptôme, transmet une ordonnance. Ces données transitent alors sur des serveurs hors UE, sans garantie adéquate. C'est un manquement grave et facile à corriger : basculer vers une messagerie professionnelle européenne ou HDS est l'action rapide à plus fort impact RGPD dans une MSP.
Sous-traitants
Vérifier et sécuriser les contrats des principaux sous-traitants
Deux chantiers en parallèle : les logiciels métiers qui contiennent des données de santé (DPI, logiciels de cabinet) — vérifier que le contrat inclut bien des clauses RGPD conformes à l'article 28, que le prestataire est HDS certifié, et ne pas supposer que "logiciel santé" implique "conforme RGPD" ; et les remplaçants — intégrer des clauses de protection des données dans les contrats de remplacement, au même titre qu'un sous-traitant classique.
Ces trois chantiers ne règlent pas tout. Ils permettent de réduire les risques les plus immédiats et de montrer une démarche engagée — ce qui compte autant que la conformité elle-même dans l'état actuel du droit applicable aux MSP.
Cartographier les responsabilités de votre MSP
La répartition des rôles RGPD dans une MSP doit être analysée structure par structure. Un audit de gouvernance permet d'identifier les zones grises, de prioriser les actions et de bâtir un schéma défendable.
